« Si tu veux que ce soit bien fait, fais-le toi-même. » C'est la phrase qui transforme un bon manager en goulot d'étranglement.
Au début c'est tentant. Tu connais le métier, tu vas plus vite, tu maîtrises le résultat. Sauf que chaque chose que tu continues de faire toi-même est une compétence que ton équipe ne développe pas, et une heure que tu ne passes pas à manager.
Et il y a un moment que presque aucun article ne traite: celui où tu as confié, et où ce n'est pas fait comme tu l'aurais fait. C'est là que tout se joue, donc on va y passer du temps.
Pourquoi tu n'arrives pas à déléguer
Le vrai frein n'est presque jamais le temps. « Je n'ai pas le temps d'expliquer » est un symptôme, pas une cause.
Trois raisons réelles, et la deuxième est la plus coûteuse.
« Ce sera plus rapide si je le fais. » Vrai la première fois, faux la dixième. Tu paies une heure aujourd'hui pour en économiser cinquante dans l'année, sauf que tu ne paies jamais cette heure.
« Ce n'est pas comme je l'aurais fait. » Celle-là confond deux choses qui n'ont rien à voir, et on y revient dans une minute.
« J'ai peur de ce que ça va donner. » Rarement dite à voix haute. Tu devras rendre compte de cette mission devant ton propre responsable, et tu ne veux pas assumer un résultat moyen. C'est très humain, et c'est le moment de te demander si tu avais vraiment dit ce que tu attendais.
La distinction qui commande tout
Un écart de méthode, c'est quand la personne arrive au résultat par un chemin qui n'est pas le tien.
Un écart de résultat, c'est quand elle n'y arrive pas.
La quasi-totalité des reprises se font sur la méthode. Or une reprise sur la méthode est toujours injustifiée: tu n'avais pas acheté un chemin, tu avais demandé une destination.
Tu demandes à quelqu'un d'être à l'entrepôt à 14h. Il part dix minutes plus tard que toi, prend une route que tu ne prends jamais, et arrive à 13h55. Tu peux lui reprocher sa route. Tu auras raison sur la forme et tort sur le fond, puisqu'il est arrivé.
Et la variante utile: si toutes ses routes te semblent mauvaises, à chaque fois, sur chaque mission, le problème n'est pas sa conduite. C'est que tu ne donnes pas de destination claire.
L'échelle en cinq marches

L'erreur classique, c'est de confier en bloc sans dire jusqu'où va la liberté. Résultat: soit la personne n'ose rien décider et revient sans arrêt, soit elle décide trop et tu découvres les dégâts tard.
Cinq marches, du plus serré au plus large.
- Je fais. Tu fais toi-même, la personne regarde. Ce n'est pas encore de la délégation, et c'est volontaire: c'est là que la plupart des managers sont réellement bloqués.
- Je montre. Tu fais devant, puis avec elle, puis elle fait sous ton oeil.
- Je valide. Elle fait et elle décide, mais elle te montre avant que ça parte.
- Je suis informé. Elle fait, elle décide, elle te dit ce qu'elle a fait.
- Je fais confiance. C'est son périmètre. On en parle au point mensuel.
La règle d'or tient en une phrase: la marche se choisit pour une mission donnée, jamais pour une personne une fois pour toutes. La même personne peut être à « je fais confiance » sur un sujet qu'elle maîtrise depuis trois ans, et à « je montre » sur un sujet qu'elle découvre ce mois-ci. Traiter quelqu'un comme un niveau global, c'est soit le freiner, soit le noyer.
Pour choisir, deux questions, pas plus. Sait-elle faire cette mission précise ? A-t-elle envie de la faire ?
Quelqu'un qui ne sait pas encore mais qui veut apprendre est le meilleur terrain qui existe. Ne le gâche pas en restant à « je fais ».
Le brief en cinq points
Une délégation ratée commence presque toujours par un brief flou. Cinq éléments doivent être dits, pas seulement pensés: le résultat et son pourquoi, la marche en toutes lettres, les moyens et les limites, les points d'étape, et ce que réussi veut dire.
Puis la vérification que presque personne ne fait: « reformule-moi avec tes mots ». Si elle n'y arrive pas, ce n'est pas elle qui a mal écouté. C'est toi qui as mal briefé.
Et un principe qui tient tout l'édifice: explique le résultat attendu et le sens, laisse la méthode. Si tu imposes ta façon de faire, tu n'as pas délégué, tu as trouvé une télécommande.
Pour aller plus loin
L'échelle complète avec le tableau à deux questions pour situer chaque mission, le brief en cinq points, un exemple entièrement rempli du brief au bilan, et la règle de reprise avec les trois cas et ce que tu as le droit de faire dans chacun.
Voir La délégation →La règle de reprise
C'est la partie que personne ne traite, et celle qui sépare un manager qui délègue d'un manager qui prête.
Avant de reprendre quoi que ce soit, trois questions dans l'ordre. Est-ce la méthode ou le résultat ? Si c'est le résultat, est-ce rattrapable ? Et avais-tu donné un point de correction avant ?
La méthode diffère et le résultat tient: tu ne reprends pas. Tu notes, et tu en parles au bilan, pas pendant.
Le résultat est compromis mais rattrapable: tu corriges avec elle, jamais à sa place. C'est un point d'étape qui a manqué.
Le résultat est compromis et c'est irréversible: tu reprends, et tu le lui dis en face le jour même, avec la raison.
Et au-dessus des trois, la règle absolue: on ne reprend jamais en silence.
Refaire le travail le soir sans rien dire laisse deux issues, toutes les deux mauvaises. Soit la personne le découvre un jour, et elle comprend d'un coup que son travail ne comptait pas. Soit elle ne le découvre jamais, n'apprend rien, croit avoir réussi, refait la même chose à la mission suivante, et tu recommences à refaire derrière.
Dans les deux cas tu perds la même chose. Elle arrête de proposer. Pas d'un coup, pas bruyamment. Elle attend simplement que tu décides.
Les erreurs classiques
Déléguer sans dire la marche. Le flou crée les malentendus, pas le manque de compétence.
Reprendre au premier accroc, ce qui apprend à toute l'équipe que déléguer n'était qu'un test.
Déléguer toujours au plus solide. Tu épuises la meilleure et tu ne fais progresser personne d'autre. Une équipe où une seule personne est autonome n'est pas une équipe autonome, c'est une dépendance déguisée.
Confier la tâche sans le contexte, donc sans le pourquoi qui permet de bien décider quand un imprévu arrive.
Ne jamais débriefer. Dix minutes à la fin, ce qui a marché, ce qu'elle ferait autrement, et une reconnaissance précise.
Questions fréquentes
Comment savoir quoi déléguer en premier ?
Liste dix choses que tu as faites cette semaine. Pour chacune, note si toi seul peux la faire, si quelqu'un pourrait la faire après avoir appris, ou si quelqu'un pourrait déjà la faire aujourd'hui. Cette dernière catégorie est ta première délégation, et si elle est vide tu es probablement trop sévère.
Que faire quand la personne revient sans arrêt poser des questions ?
Arrête de répondre et renvoie la question: « qu'est-ce que tu proposes ? » Chaque réponse que tu donnes te rend la décision, et la mission suit toujours la décision. Si elle n'a vraiment aucune idée, la marche était trop haute: redescends d'un cran, montre une fois, puis remonte.
Faut-il déléguer à quelqu'un qui n'a pas envie ?
Si elle sait faire mais n'a plus envie, traite d'abord ce qui a éteint l'envie, sinon tu auras un résultat tiède et une relation abîmée. Si elle ne sait pas faire et n'a pas envie, demande-toi honnêtement si c'est la bonne personne pour cette mission.
Comment déléguer sans perdre le contrôle ?
En posant des points d'étape dès le brief, avec une date et un livrable. Ce n'est pas de la surveillance, c'est ce qui te permet de corriger le cap avant qu'il soit trop tard, et c'est précisément ce qui t'autorise à ne pas reprendre entre deux points.
Offert
Deux modules gratuits pour commencer: Comment tu vas, toi ? et Ta première équipe. Ton prénom, ton e-mail, rien d'autre.
Recevoir les deux modules →À lire aussi
Vingt-cinq ans de management de terrain, appris sur le tas. « Ce que j'aurais aimé savoir avant, je l'ai appris après, et je le partage maintenant »